Éditorial

La philosophie et la psychothérapie sont indissociables. Pour Wilhelm Wundt, l’un des « pères fondateurs » de la psychologie scientifique, la psychologie représente la transition des sciences naturelles aux sciences humaines. « Transition » signifie qu’elle appartient aux deux « mondes » : En tant que psychologie individuelle (c’est-à-dire « expérimentale »), elle est complémentaire des sciences naturelles en tant que « science empirique complémentaire » (Benetka & Werbik, 2018, p. 9 ; avec référence à Wundt, 1896, p. 3).

Aujourd’hui, sous l’influence de la pensée neuropsychologique et mathématico-statistique, la recherche en psychologie et surtout en psychothérapie a souvent perdu le questionnement philosophique de ses méthodes et de ses fondements de recherche. La théorie des sciences et l’épistémologie ne font plus partie du programme de psychologie de la plupart des universités. La psychothérapie et la psychologie sont également des sciences culturelles – oui : La science elle-même est un phénomène culturel qui doit faire l’objet d’une réflexion philosophique.

Les différentes contributions de ce numéro montrent l’importance de la philosophie pour la psychothérapie et combien elles sont indissociables, dans leurs concepts théoriques, dans la recherche et dans la pratique.

Dans leur contribution, Bernd Rieken et Omar Carlo Giacomo Gelo ont mis au jour les pans de l’histoire scientifique et philosophique européenne qui ont été oubliés depuis le début de l’ère moderne en raison de la domination de la pensée mécaniste. Ils mettent en lumière la position particulière de la science de la psychothérapie en tant que discipline indépendante dans le croisement entre la compréhension nomothétique et idiographique de la science. Ils les considèrent tous deux comme également légitimes et plaident donc pour un pluralisme du dialogue. Ils fournissent ainsi un aperçu historique très lisible de l’histoire des sciences et de la philosophie en rapport avec la psychothérapie.

Dan Bloom, un thérapeute américain spécialisé dans la Gestalt, consacre sa contribution à Archimède (« Donnez-moi un point d’appui et pour vous je soulèverai le monde ») et fait référence à la déclaration de Martin Heidegger selon laquelle toute science est une philosophie, qu’elle le sache et le veuille ou non. Il postule que la séparation de la philosophie et de la psychothérapie est artificielle, renvoie à l’histoire occidentale de la philosophie et montre l’importance de la philosophie pour la psychothérapie dans la pratique clinique. Il considère la philosophie de la psychothérapie comme une science incontestablement humaniste. Selon la déclaration de Heidegger, les psychothérapeutes (h/f) sont toujours des philosophes, qu’ils le sachent et le veuillent ou non.

L’article de Gianfranco Basti résume les dernières découvertes dans le domaine des mathématiques et de la physique quantique et leur pertinence dans les neurosciences : À partir des bosons de Nambu Goldstone, il montre comment le cerveau est spécialisé dans l’adaptation dynamique à la complexité de la réalité objective et intersubjective. Bien que pour des raisons éditoriales et de rédaction les explications des fondamentaux scientifiques aient été réduites, nous pensons qu’approfondir surtout le deuxième aspect – l’adaptation dynamique du cerveau à la complexité de la réalité et aux relations intersubjectives – peut stimuler la réflexion de nous, « praticiens de la relation thérapeutique ». Une vision double – ni dualiste, ni réductrice, ni mécaniste – peut nous stimuler à saisir et à cultiver certains aspects de notre pratique clinique plutôt que d’autres : Cependant, l’épistémologie ou « philosophie de la psychothérapie » qui est à la base de la théorie et la pratique de chacun d’entre nous – plus ou moins implicitement – a un impact important sur nous, nos patients et la pratique elle-même.

L’article de Hamid Reza Yousefi se comprend comme une tentative de développer le concept d’une herméneutique de l’identité sans violence s’inspirant de la science de la psychothérapie. L’herméneutique de l’identité sans violence considère les concepts de soi comme « des totalités ouvertes possédant une infinité de prédicats désireuse de susciter un dialogue entre ces derniers ». L’herméneutique de l’identité sans violence se fonde sur l’acceptation de la diversité comme d’un bien commun, le renoncement à toute forme d’absolutisation de soi et d’universalisation des théories énoncées en propre ainsi que – en tant que troisième pilier – la contextualité et la variabilité de la manière dont on se voit soi-même. De cela découle un espace de discours ouvert dans lequel sont représentées différentes positions d’identité avec leurs questionnements et approches de solutions propres respectifs. L’herméneutique de l’identité sans violence est une vision immanente de recherche du dialogue. Elle prend au sérieux le constructivisme en vertu duquel chacun se fait sa propre représentation du monde et part du principe d’une ontologie de l’humanité fondée sur le dialogue.

Paolo Migone, comme il est d’usage dans notre revue, fait référence aux recherches sur le sujet publiées dans la revue italienne Psicoterapia e Scienze Umane (« Psychothérapie et sciences humaines »).

La brochure est complétée par un ouvrage original. Esther Rhyn et Agnes von Wyl ont examiné les sentiments amoureux et les phénomènes associés avec ces derniers vis-à-vis des patientes et des patients ainsi que les modèles explicatifs correspondants dans toute la Suisse chez les psychothérapeutes. Les réponses des 409 participants ont été évaluées à partir de méthodes quantitatives et qualitatives. Les résultats montrent que les sentiments amoureux et beaucoup des phénomènes associés avec cette situation surviennent relativement souvent vis-à-vis des patientes et des patients et que l’aspect du genre joue un rôle significatif à cette occasion. En ce qui concerne les modèles explicatifs, il est notamment ressorti ce que les personnes interrogées entendent par sentiments amoureux dans le setting thérapeutique, comment ces sentiments amoureux vis-à-vis de la clientèle se sont révélés à eux et la raison pour laquelle ces sentiments ont pu naître ou être empêchés. Les résultats offrent une large base de discussion et incitent à la réflexion sur un sujet délicat et faisant souvent l’objet d’un tabou.

Les critiques de livres, dont certaines portent sur le thème du magazine, concluent le livre.

Nous vous souhaitons une agréable lecture!

Nicola Ganinazzi & Peter Schulthess

Littérature

Benetka, G. & Werbik, H. (2018). Einführung. In dies. (Hrsg.), Die philosophischen und kulturellen Wurzeln der Psychologie (S. 7–14). Gießen: Psychosozial-Verlag.

Wundt, W. (1896). Grundriss der Psychologie. Leipzig: Engelmann.

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