Éditorial

Outre la recherche actuelle, ce cahier traite de la théorie scientifique de la psychothérapie, qui se positionne comme une science à part entière. Notre titre fait ici directement référence à notre revue Psychotherapie-Wissenschaft (Science de la psychothérapie) et à ce qui constitue le cœur de la charte suisse pour la psychothérapie.

La tendance visant à considérer la psychologie comme une science à part entière remonte à la déclaration de Strasbourg de 1990 (cf. Buchmann, 2015), à la suite de laquelle la charte a été formulée. Elle fait depuis l’objet d’une discussion permanente et a été adaptée aux évolutions actuelles dans sa dixième révision de 2016. Des contributions à la question de la psychothérapie en tant que science à part entière n’ont cessé de paraître dans notre revue Psychotherapie-Wissenschaft. Nous présentons dans ce cahier la suite d’une contribution précédente du philosophe Markus Erismann (2016), dans laquelle celui-ci expose sa réflexion sur la notion scientifique de la science de la psychothérapie. Nous aimerions que ce texte, ainsi que deux autres commentaires à paraître, lancent une discussion à ce sujet. Les deux commentateurs sont en l’occurrence Kurt Greiner, professeur de science de la psychothérapie à l’Université Privée Sigmund Freud à Vienne (SFU), et Gerhard Burda, habilité dans la même institution, philosophe, analyste et membre de l’École Lacan de Vienne, et auteur de livres sur les sujets relatifs aux interfaces existant entre la philosophie et l’analyse psychologique et médiatique.

Le commentaire de Greiner s’appuie sur le fond de la pensée du réalisme constructif, qui a été développée par Friedrich Wallner à Vienne. Sa prise de position consiste à élargir considérablement l’argumentation d’Erismann, qui repose pour l’essentiel sur le processus de réflexion commune sous forme de dialogue entre le patient ou la patiente et le ou la thérapeute, dont se déduit le caractère autonome et scientifique de la psychothérapie. Se contenter de faire porter cette réflexion sur le processus psychothérapeutique, expose Greiner, rétrécit cette dernière au seul plan de l’action technique. Cette approche ne permettrait cependant en aucun cas de tracer une limite convaincante, au plan de la théorie scientifique, avec d’autres formes de savoirs et de pratiques. Les outils permettant de comprendre, de donner un sens et d’interpréter contiendraient dans leur essence une fonction productrice de connaissance, même dans les pratiques ésotériques. Il serait indispensable, du point de vue de la fonctionnalité technique, d’ajouter les constats de la réflexion critique à ce savoir. Le point essentiel consisterait cependant à exposer de façon systématique des points de vue approfondis sur les théories des différentes écoles thérapeutiques et de les examiner de façon critique avec des stratégies herméneutiques scientifiques. La psychothérapie se trouverait ici, du fait de sa structure de pratique multi-paradigmatique, dans une position favorable parce qu’elle permet de mettre en relation ses différents paradigmes sous-jacents dans le cadre de comparaisons croisées systématiques. Greiner a, avec Martin Jandl, développé à la SFU une recherche en laboratoire herméneutique expérimentale qui permet d’obtenir de façon systématique des connaissances sur les points communs et les différences existant entre écoles thérapeutiques, en servant ainsi l’objectif d’académiser la science de la psychothérapie.

Pour décrire de telles investigations, il prend comme exemple une comparaison de la psychanalyse structurale (d’après Lacan) avec l’analyse transactionnelle. L’« autre sujet » caché […] derrière le « Moi se connaissant » chez Lacan (cit. d’ap. Pagel, 1991, p. 24) est ici également recherché dans l’analyse de transactionnelle. Dans ce cadre, on applique une démarche structurée très précise, susceptible de découvrir les prémisses des deux écoles afin de pouvoir appréhender et décrire en profondeur les convergences et les divergences. Cet instrument basé sur le réalisme constructif sert à justifier, au plan de la théorie scientifique, la raison pour laquelle la psychothérapie doit être considérée comme une authentique science à part entière séparée. Le statut d’authentique science à part entière revêt une grande importance pour la poursuite du développement de la psychothérapie. C’est la raison pour laquelle nous saluons cette contribution viennoise.

Le commentaire de Burda s’inscrit dans le contexte de la phénoménologie et de ses développements ultérieurs jusqu’au poststructuralisme de Lacan qu’elle a influencé. Burda commente à la fois la contribution actuelle et le travail accompli par Erismann en 2016 dans cette revue. Il comble ainsi une lacune, car ce texte n’avait jusque-là suscité aucun commentaire. L’exposé d’Erismann avait attiré l’attention sur le fait que la reconnaissance de la psychothérapie comme science à part entière exigeait une méthodicité irréprochable. Il avait désigné son caractère autoréfléchi comme constituant la base de la méthodicité. La psychothérapie y serait prédestinée : « Parce que la situation psychothérapeutique se caractérise par une autoréflexion méthodique, il va sans dire que le scientifique spécialisé en psychothérapie est profondément conscient de la question de l’autoréflexion méthodique et méthodologique » (Erismann, 2016, p. 6). Il manque cependant à la psychothérapie « un cadre scientifique théorique englobant toutes les écoles » (ibidem). De cela, Burda tire la conclusion qu’il n’existe ainsi aucune base métathéorique neutre susceptible d’introduire l’autoréflexivité des écoles de psychothérapie. L’autoréflexivité repose ainsi sur une base que les écoles se seraient elles-mêmes donnée. Ce serait là un cercle classique objet-méthode.

La prise de position de Greiner sur le travail d’Erismann dans ce cahier et le commentaire de Burda sur le travail de 2016 reprennent sur le fond la même critique, à savoir la problématique que pose l’autoréflexion sans point de référence extérieur. L’absence de point d’Archimède représente le problème fondamental de toutes les sciences, ce qui est particulièrement visible dans la psychothérapie. Le réalisme constructif s’efforce d’atténuer ce problème en reliant entre eux certains points de divers procédés tout en examinant des points ayant le potentiel de « se sortir mutuellement de leurs gonds ». Il faut à chaque fois examiner si « le chat ne se mord pas la queue  ici », du fait que les écoles de psychothérapie ne sont pas nées indépendamment les unes des autres et ont historiquement des racines communes (cf. Tschuschke et al., 2016).

Pour Burda, l’examen critique du travail d’Erismann pose la question de savoir si la préoccupation de ce dernier consistait avant tout à établir une discipline scientifique à part entière, ou bien plutôt à définir ce que la psychothérapie entend par science et comment elle se comprenait elle-même comme science. C’est plutôt vers cette seconde option que semblait tendre Erismann, à savoir que la psychothérapie ne serait pas seulement un procédé de guérison spécifique, mais également une science ; pas une science cependant au sens théorique général, dans lequel les éléments subjectifs, individuels et contradictoires devraient être estimés par rapport à des critères scientifiques généraux tels que l’objectivité, la possibilité de vérifier et l’intersubjectivité.

Les réflexions menées par Burda vont dans le sens que chaque science serait une différenciation par rapport à soi inhérente et qu’elle ne pourrait fondamentalement pas se passer d’un facteur subjectif. Burda montre, d’après l’exemple de l’histoire de la théorie scientifique, que les deux aspects seraient vrais. Il serait donc pertinent de prendre ce fait en considération pour comprendre la science d’une façon générale, même lorsque la question consiste à formuler une notion de science pertinente pour la science de la psychothérapie.

Les praticiennes et praticiens abondent volontiers dans le sens des réflexions de Burda. On peut cependant douter que les sciences dont la subjectivité inhérente est à peine visible se les appliqueront à elles-mêmes. Elles devraient en effet pour cela remettre en question l’absence d’ambigüité supposée des notions qui leur sont propres. Nous devons pourtant évoquer le problème, les contributions relevant de la théorie scientifique dans ce cahier offrant l’approfondissement différencié et philosophique nécessaire à cet effet.

Il reste à espérer que la poursuite de la controverse lancée dans ce cahier aboutira à une contribution constructive à l’établissement de la psychothérapie en tant que science à part entière. Les commentaires de notre cercle de lectrices et de lecteurs sont vivement souhaités !

Après la discussion relative à la théorie scientifique, les trois contributions suivantes se consacrent aux questions méthodiques. Jürgen Kriz remet en question le concept de fondement par les preuves et surtout sa réduction à la RCT. La conception RCT est certes un excellent modèle pour examiner les questions de recherche expérimentale, mais seulement si des causes et des effets clairement définies peuvent être suffisamment isolés en reproduisant la réalité examinée de façon utile. Plus la marge de manœuvre au niveau de la configuration des causes (interventions) est grande, et plus les effets pertinents sont complexes. Et moins cette approche convient.

Pablo Herrera et ses collègues présentent dans leur article une approche méthodique qui est discutée en tant qu’alternative aux RCT : les Single-Case Time Series. L’élaboration de projets expérimentaux individuels se fonde ici sur des mesures répétées dans des domaines pertinents pendant tout le déroulement du traitement. La répétition des mesures permet d’estimer la variabilité au cours du temps au sein d’un cas, afin de pouvoir récupérer ainsi des informations sur le traitement, les erreurs de mesure et les facteurs extérieurs dans une approche de série temporelle. Agnes von Wyl et Aureliano Crameri discutent de cette approche d’un point de vue méthodique et donnent leur appréciation de la manière dont cette méthode est perçue dans les milieux spécialisés.

La commission scientifique de la Charte suisse pour la psychothérapie a, en collaboration avec le Départment de psychologie appliquée de la ZHAW (Haute école zurichoise de sciences appliquées), mené à bien cette année un projet relevant du domaine de la recherche de processus. Son traitement du sujet de la comparaison des écoles va dans le même sens que Greiner avec sa production systématique de savoir à propos des convergences et des divergences entre les écoles thérapeutiques.

L’analyse des convergences et des divergences existantes entre les procédés de psychothérapie spécifiques aux écoles (AGUST) par Cornelia Stegmann et ses collègues est partie d’une disposition dans laquelle des représentantes et des représentants de différents procédés de psychothérapie ont analysé ensemble une vidéo didactique sur une méthode spécifique. Dans le cadre d’une procédure systématique, ceux-ci ont émis en tant que groupe (les groupes ayant été répartis d’après les principaux courants de leur méthode thérapeutique) une évaluation du processus thérapeutique et ont indiqué les interventions qu’ils auraient éventuellement réalisées si la thérapie leur avait été confiée, ainsi que la justification de ces dernières du point de vue de la théorie de leur école. L’évaluation qualitative a confirmé l’hypothèse que les divergences théoriques sont plus grandes que la démarche pratique suivie au cours de la thérapie.

Les rapports de recherche ne doivent pas seulement pouvoir être rattachés au discours actuellement tenu en psychothérapie. Ils doivent aussi convenir à une mise en œuvre pratique susceptible de conduire à des résultats. C’est à ce propos que s’exprime Maria Teresa Diez Grieser. Son article est consacré au science-practice gap, cet écart entre la théorie scientifique et la pratique qui conduit au fait que les résultats de la recherche ne parviennent qu’imparfaitement ou partiellement à frayer leur chemin jusque dans la pratique. Sur la base de deux exemples – la théorie de l’attachement et la recherche sur les traumatismes – l’auteure illustre le fait que les résultats de la recherche peuvent être adoptés de façon concrétiste ou bien conduire à des erreurs d’interprétation dans le champ pratique :

« Les deux exemples montrent clairement que la recherche échoue souvent à mettre ses résultats sous une forme telle que les praticiens soient en mesure d’en comprendre la validité et les limites au niveau de l’application pratique. Les praticiens de leur côté ont soit trop peu de temps pour se confronter de façon approfondie avec les sujets de la recherche, et/ou trop peu de connaissances pour situer les recherches par rapport à leur pertinence pour la pratique et leurs possibilités de mise en œuvre. »

Elle propose de « trouver un troisième élément intermédiaire capable de jeter une passerelle entre les deux mondes ». La commission scientifique de la Charte ainsi que la revue Psychotherapie-Wissenschaft ont déjà en partie repris cette tâche à leur compte. Mais la manière dont ce processus pourrait être soutenu de façon systématique requiert un approfondissement de la discussion à ce sujet.

Pour terminer, Paolo Migone attire comme toujours l’attention sur les travaux de recherche qui ont été publiés dans la revue italienne Psicoterapia e Scienze Umane.

Les articles de Jörg Clauers ont été publiés à titre de contribution libre. L’auteur dècrit le traitement de troubles somatoformes du point de vue de la psychothérapie corporelle et humaniste. Il part dans ce cadre du principe que ces dysfonctionnements proviennent d’un trouble précoce au niveau duquel le le soi corporelle n’a pas été relié à des émotions provenant de l’expérience dans des relations ni à leur expression. C’est la raison pour laquelle la promotion de la perception du corps est, de ce point de vue, la base fondamentale de toute guérison, perception qui permet de renouer avec l’expérience de soi. Les misères et les conflits trouvent d’autres formes d’expression et finalement aussi des mots communs qui touchent. Les douleurs ou les souffrances physiques peuvent être attribuées à des objets extérieurs ou des personnes venues aider, et exercer de nouvelles formes de contact ayant davantage de sens.

Un rapport du 50e congrès annuel de la Society for Psychotherapy Research consacré au sujet « The Future of Psychotherapy Research : Building on our 50 Year Legacy » tenu à Buenos Aires du 3 au 6 juillet 2019 par Peter Schulthess ainsi que trois discussions de livres complètent le cahier.

Nous vous souhaitons une agréable lecture !

Rosmarie Barwinski & Mario Schlegel

Littérature

Buchmann, R. (2015). 25 Jahre «Strassburger Deklaration». à jour! –Psychotherapie Berufsentwicklung, 1(2), 15–17.

Erismann, M. (2016). Wissenschaftstheoretische Überlegungen zur Psychotherapiewissenschaft. Psychotherapie-Wissenschaft, 6(1), 6–16.

Pagel, G. (1991). Lacan zur Einführung. Hamburg: Junius.

Tschuschke, V., von Wyl, A., Koemeda-Lutz, M., Crameri, A., Schlegel, M. & Schulthess, P. (2016). Bedeutung der psychotherapeutischen Schulen heute. Geschichte und Ausblick anhand einer empirischen Untersuchung. Psychotherapeut, 61(1), 54–65. https://doi.org/10.1007/s00278-015-0067-y

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