Nouvelles de la Suisse Romande

Sandra Feroleto

https://doi.org/10.30820/2504-5199-2021-1-47

Les mois écoulés ont gardé la couleur du doute, de l’impossible prévisibilité à venir … traque sanitaire, peur de la maladie, lutte contre la mort, l’attention est orientée risque et sécurité, protection et individualité. Certains relâchent, d’autres resserrent pour en finir une fois pour toute avec cette crise sanitaire qui nous met à rude épreuve depuis plus d’une année maintenant. Et ce double mouvement contradictoire accentue les dualités, les champs de tension.

Dans ce contexte, la peur de l’autre tend à augmenter. L’autre est aujourd’hui perçu comme celui qui menace, qui nous met potentiellement en danger. Une nouvelle forme de discrimination généralisée apparaît. On se bat pour avoir la garantie de ses 2,25m2 d’espace vital. Celui qui s’approche trop, celui qui n’est pas de notre foyer est, en soi, un étranger que l’on pourrait rapidement dévisager. Le contexte social est fragilisé, tendu. Les personnes seules isolées. Les jeunes coupés de leurs groupes d’appartenance. Sur fond de solidarité et pour préserver des vies, chacun admet de renoncer – un bout tout au moins – à la vie.

En Suisse romande, les stations de ski n’ont pas désemplis de l’hiver, donnant lieu à des images contrastées qui interpellent et choquent. Des files d’attente remplies de monde, des télécabines et trains bondés, et des rues désertiques devant des devantures fermées, dont un pourcentage ne rouvrira malheureusement plus … Tant d’ambiguïtés et de sentiment d’arbitraire qui secouent et déstabilisent bien des gens.

Que retiendrons-nous de notre rapport à l’autre, à son altérité, à sa différence après cette période intense de pandémie ? Comment notre rapport au temps se sera modifié, alors qu’il est maintenant scandé par des annonces fédérales qui nous communiquent si nous pouvons être libre, un peu, très peu ou pas du tout ? Que restera-t-il demain de notre tendance à nous accrocher au passé et à vouloir trop prévoir l’avenir ? Cette pandémie nous aidera-t-elle à habiter l’instant présent et en faire notre réalité la plus essentielle ?

Ce nouveau rapport au temps nous conduirait-il à accueillir les événements tels qu’ils se présentent, en arrêtant de vouloir lutter, les infléchir différemment ? Un tel lâcher-prise, s’il venait à se faire, pourrait nous conduire à baisser les gardes construites par l’ignorance, des peurs diffuses, nos préjugés, notre agressivité et manque d’empathie qui sont ces mêmes ingrédients qui peuvent conduire à la discrimination raciale et au racisme, encore tellement présent en Suisse.

C’est ce que je nous souhaite en tous les cas … Que cette distance sociale obligée et nourrie par la peur puisse cultiver des racines à venir d’une solidarité et soif de partage que nous avions quelque peu perdues de vue dans nos sociétés occidentales. Et qui transcende, naturellement, la Différence (qu’elle soit de genre, de race, d’orientation, de choix idéologiques …).

Et je me demande aussi comment se réinventera notre rapport au divertissement lorsqu’il sera de nouveau accessible. Toutes les familles qui ont tendance à s’enfermer dans une routine boulot-maison-dodo revisiteront-elles leurs fondamentaux, après avoir été coupé des voyages, restaurants, musées, théâtres et cinémas ?

Je suis déjà rassurée que les enfants en bas âge aient fait la démonstration qu’ils sont capables de lire notre expression, au-delà du masque qui leur dérobe une partie de nos visages et sourires … parce qu’ils savent lire sur notre regard, nos plis du visage, nos sourcils, la vibration de notre présence et ton de voix, et identifier quelles émotions nous animent. Et c’est tant mieux … Parce que ces enfants-là, et bien ils représentent l’avenir !

En attendant, à l’heure où ces lignes partent à la rédaction, nous venons d’apprendre la décision du Conseil fédéral de mettre en œuvre le nouveau modèle de remboursement de la psychothérapie, le modèle dit « de prescription », abolissant enfin le modèle de délégation obsolète … et mettant par là même un terme à une médecine discriminatoire. D’une part parce qu’elle choisit encore trop ce qui, de la santé humaine, est considéré « de base » et ce qui ne vient qu’en complément – et d’autres ont encore à se battre, sur ce terrain-là … je pense notamment aux dentistes, médecins d’une partie du corps si essentielle à notre équilibre. Et d’autre part parce que le système en place conduit à faire de la psychothérapie un service de luxe, qui n’est accessible qu’à une infime partie de la population …

Mais ça y est, le combat arrive enfin au bout. Juillet 2022, c’est encore plus d’une année à attendre pour sa mise en œuvre effective, mais c’est comme si cela était demain après ces décennies de discussions et continuels reports de la question. Je suis heureuse que la Commission santé de la Fédération romande des consommateurs, où nous représentons la dimension de la santé psychique depuis que j’y siège, se soit saisie de ces problématiques, ce qui a donné lieu à une interpellation parlementaire émanant de la Romandie …

Un pas de plus pour la reconnaissance de notre profession, et peut-être un encouragement à ne plus nous voir, à l’avenir, comme des sorciers dont éviter la fréquentation, mais bien comme des acteurs fondamentaux du système de santé, pleinement investis pour l’équilibre psychique de nos concitoyens. Et ce concernant, les statistiques nous en font malheureusement la démonstration, il y aura bien du travail à l’issue de cette pandémie qui sème le trouble sur beaucoup de nos repères quotidiens … Alors en Romandie comme ailleurs, tenez-vous près dès 2022 !

Sandra Feroleto est membre du comité et délégué pour la Suisse romande.

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